Le Cambodge

 

 

Cambodge : La survie d'un peuple

Par Sophie Boisseau du Rocher, professeur à Sciences Po Paris

    

 

Pays du sourire, le Cambodge est un pays attachant, chaleureux, généreux et les Cambodgiens un peuple dont on ne peut qu’admirer l’optimisme et la remarquable capacité de résistance et d’ajustement. Pourtant, l’un et l’autre sont souvent méconnus, ou connus à travers des périodes ou des évènements marquants, à travers des espaces précisément délimités qui, mécaniquement, réduisent la connaissance à quelques stéréotypes : on va plus souvent visiter les temples d’Angkor qu’on ne va visiter le Cambodge.

   Le Cambodge contemporain est, avec le Laos voisin, l’un des pays les plus pauvres d’Asie du Sud-Est. L’un des plus détruits aussi, tant sur le plan des infrastructures que sur celui des institutions ou, plus grave, des mentalités : il a à peine subi la décompression de la décolonisation qu’il est happé par les logiques implacables de la guerre froide et de la rivalité sino-soviétique, puis humilié par les appétits vietnamiens avant de devenir un espace de concurrence entre les intérêts thaïlandais et chinois. Rien d’étonnant dans le tourbillon de cette histoire récente qu’il peine à se remettre debout et à retrouver les paramètres de la normalité.

   D’emblée, le mystère du Cambodge déroute : rarement un pays n’a suscité autant d’ouvrages, de rapports, de bilans, d’enthousiasme (des rayons entiers de bibliothèque lui sont consacrés) et pourtant, rarement la compréhension d’un pays n’a été autant réduite à quelques clichés : Angkor et la puissance du rayonnement de l’empire khmer d’une part, et le cauchemar des années Pol Pot d’autre part. Côté pile, la grandeur du pays du sourire et de la douceur, côté face, le pays de l’horreur et de la violence. Entre ces deux extrêmes d’histoire simplifiée, comment donner à la réalité contemporaine d’autres grilles de lecture plus à même de nous aider à lire sa « modernité », à déceler sa complexité et à esquisser son avenir ?

    Le Cambodge est un pays difficile ; il appelle à la modestie. D’abord, parce que c’est un pays qui ne se laisse pas enfermer dans des boîtes conceptuelles ; il brouille même à dessein son identité (Norodom Sihanouk a été roi, Premier ministre élu, résistant, cinéaste…) au risque d’ailleurs de se prendre au jeu de ses propres méandres. Ensuite, parce que le nombre de paramètres qui le déterminent autorise des combinaisons étonnantes, inattendues, qui défient notre propre logique, voire notre entendement. Dans le cas du Cambodge plus que dans aucun autre cas, on s’interroge en permanence pour savoir si les évènements qui l’affectent (ou l’ont affecté) sont causés d’abord par ses propres « dysfonctionnements » ou par les jeux extérieurs dont il est l’objet, voire la victime plus ou moins consentante. Difficile à déchiffrer enfin, parce que c’est un pays qui cumule les paradoxes et les contradictions : on croit le saisir par une clef d’entrée qu’aussitôt celle-ci est nuancée, voire contredite, par une autre.

Conclusion : le premier terme qui vient à l’esprit quand on évoque le Cambodge d’aujourd’hui est celui d’incompréhension tant il est difficile d’appréhender ce pays qui ne laisse personne indifférent. Incompréhension face à tant de gâchis, à tant de misère, de délabrement, de compromis, de douleur, de frénésie, voire de fuite en avant. Incompréhension face à tant de talents, de beauté, de gentillesse, de sourire, de jeunesse, de ressources, d’inventivité. Incompréhension pour nous, Français, face à une histoire qu’on connaît mal mais dont on soupçonne qu’elle n’est peut-être pas aussi glorieuse qu’on le dit.

Comment ne pas se laisser enfermer dans ce paradoxe et mieux pénétrer la complexité et la résilience du Cambodge contemporain ? Comment ne pas laisser seulement les émotions parler ?

 

 

Le paradoxe du Cambodge

 

     En dépit d’un capital de sympathie certain, le Cambodge contemporain, on l’a dit, laisse perplexe, dubitatif ; l’étranger est tiraillé entre une empathie prononcée envers des individus gentils, drôles, blagueurs même, et pourtant une distance qui s’impose et qu’il serait grossier, et inutile, de forcer. On a l’impression de l’avoir compris, d’être proche de ses habitants et pourtant on peut être encore complètement surpris et démuni face à une réaction « inexplicable » ou à un comportement inattendu. Certains évoquent la difficulté à communiquer avec les Khmers, la difficulté à savoir lire leur silence, leur hochement de tête, à savoir interpréter leur sourire aussi. La réalité du Cambodge d’aujourd’hui, très dynamique mais toujours empreinte de fatalisme et de superstition, est à la fois dure et douce. Elle est simultanément émotionnelle, encore empreinte de spiritualité, voire de superstition, et terriblement terre à terre, sans scrupule, cynique.

 

    On est facilement victime d’un paradoxe envoûtant dans lequel on ne peut, pourtant, enfermer ce petit pays, modeste tant par sa superficie (181 034 km2) que par sa population (14,8 millions d’habitants). Quand on évoque son nom, c’est d’abord aux splendeurs, aux mystères et aux raffinements somptueux d’un royaume et d’un peuple qu’on songe. C’est l’image d’Angkor qui s’impose à nous, la puissance et le rayonnement de ses ruines, ses danseuses suspendues, majestueuses, ses escaliers monumentaux qui ont inspiré tant de voyageurs, d’écrivains, d’archéologues, d’artistes, de Pierre Loti à Auguste Rodin. Angkor, dans nos esprits, c’est l’image paisible d’une puissance et d’une grandeur fortement imprégnées de l’influence culturelle et religieuse indienne. Autres images fortes, co-substantielles du Cambodge : celle du « majestueux fleuve », le Mékong, le « grand fleuve », véritable colonne vertébrale du pays et celle du lac Tonlé Sap (rivière d’eau fraîche), « mère nourricière du Cambodge », tant ses richesses halieutiques sont abondantes et variées, et dont le sens du courant présente la particularité de s’inverser à la fin de la saison des pluies.

    Mais l’actualité nous ramène à des réalités brutales : le procès des Khmers rouges qui a débuté en février 2009 est celui de l’horreur, d’une horreur mortifère et cynique. C’est le procès d’une négation humaine, celui d’une déchirure (dé)structurante qu’on ne sait pas comment dire ni guérir. Par quelle malédiction, cet art de vivre qui s’exprime avec un tel raffinement dans la danse, le théâtre d’ombres ou la cuisine khmère, s’est-il transformé en cauchemar ? Comment un peuple qui a pu produire des œuvres aussi sublimes en est-il venu à inventer de telles cruautés ? Et pourquoi a-t-il tant de difficultés à affronter son passé ? Le procès des Khmers rouges, encore inachevé, laisse déjà un goût amer d’insatisfaction.

   La réalité contemporaine, c’est aussi cette absence d’harmonie, palpable quand on se promène dans les rues de Phnom Penh, anciennement qualifiée de « perle de l’Asie », aujourd’hui livrée à une spéculation immobilière intense et encombrée par tous les chantiers en cours. Ces écarts de richesse qui apparaissent sont d’autant plus choquants qu’on perçoit d’emblée, même confusément, qu’ils ne sont pas le résultat d’un processus de développement équilibré mais plutôt celui de prébendes et de passe-droits abusivement décernés. La réalité contemporaine, c’est aussi l’effervescence de milieux d’affaires débridés et corrompus, rendus euphoriques par des possibilités d’enrichissement ultra-rapides ; ces disparités croissantes, revers de la médaille, alimentent une agitation sociale qui s’est récemment amplifiée et durcie. Une lecture des dernières structurations en matière de concentration de richesses est d’ailleurs instructive car elle nous apprend beaucoup sur la relation entre sphère politique et sphère économique, sur la construction (ou l’absence de construction) d’un bien commun et celle d’une société obligée de fonctionner sur de nouvelles bases, pas forcément conformes à ses aspirations et à ses traditions. Enfin, la réalité du Cambodge aujourd’hui, c’est d’être un Etat assisté : chaque année, la moitié du budget national du Cambodge est financée par l’aide internationale !

   Dans ces conditions et ce contexte, il est difficile de ne pas se rallier à l’avis de Philippe Richer pour qui le Cambodge aujourd’hui, « c’est le royaume de la fragilité ». A-t-il une chance de se réconcilier avec lui-même et d’entamer une nouvelle étape, pacifiée, de son parcours ?

 

 

 

Des mutations en mode accéléré

 

   Alors, la question est posée : comment sortir de cette fragilité pour s’organiser, se développer, entreprendre, pour retrouver une normalité constructive qui n’a jamais été tout à fait la marque du Cambodge ? C’est, au fond, la question que pose cet ouvrage. Essayer de présenter le poids d’une longue histoire, les défis de l’avenir, les atouts et les pesanteurs. Essayer de ne pas entrer dans des logiques manichéennes et émotionnelles, auxquelles invite souvent ce pays, de ne pas réduire l’analyse à quelques clichés, certes faciles et fondés, essayer enfin de ne pas céder à la manipulation dont peuvent être victimes les observateurs étrangers mais placer la réflexion dans un état des lieux objectif.

    Les Cambodgiens eux-mêmes ont conscience de leur fragilité et ont une vision prudente de leur avenir. Plus de 50% de la population a moins de 25 ans et n’a donc connu que l’extrême effervescence des deux dernières décennies et des mutations vécues en mode accéléré. Depuis 1991 et les Accords de Paris, qui ont encadré le processus de réconciliation et de démocratisation sous l’égide des Nations Unies et de la communauté internationale, le Cambodge et les Cambodgiens tentent de renouer avec un processus positif, celui de la construction d’un Etat national et d’un développement économique nécessaire pour éradiquer la pauvreté après les spasmes de l’histoire et l’instabilité politique et sociale qu’a connus le pays. Cette trajectoire n’est évidemment pas linéaire : en ouvrant le champ des possibles, elle crée des opportunités qui vont attiser les appétits des différents acteurs. Le Premier ministre Hun Sen, par diverses manœuvres, a consolidé son emprise sur les structures d’Etat et les réseaux économiques, sophistiquant les liens de collusion à des fins d’enrichissement. Au point qu’aujourd’hui, les rapports alarmistes sur « la démocratisation en danger » s’accumulent même si, par ailleurs, les Cambodgiens apprécient l’amélioration des infrastructures et l’investissement sur l’éducation.

    Le Cambodge de 2011 est un Etat en pleine transformation, engagé certes dans un processus de modernisation et de réformes, mais happé par des logiques qu’il ne maîtrise pas forcément. Parmi celles-ci, l’influence du voisin chinois n’est pas des moindres.

 Ce petit ouvrage a pour seule ambition de donner quelques clefs de compréhension de ce pays déroutant mais attachant. Ces clefs ne sont pas exhaustives et les spécialistes du royaume, nombreux en France, ne manqueront pas de rappeler, à juste titre, qu’il y en a bien d’autres qu’on aurait pu développer. Précisément, notre choix a été de sélectionner ceux des éléments qui paraissent les plus accessibles et explicites pour donner envie d’aller plus loin. Une bibliographie exhaustive permettra d’approfondir.

 

 

 

Première partie : Un passé mythifié et mystifié

 

   L’histoire a une grande importance dans le Cambodge contemporain, une importance qu’elle n’a jamais eue plus tôt dans l’histoire du royaume où on ne jugeait pas nécessaire de s’adosser au passé pour préparer l’avenir puisque les Khmers sont les héritiers d’une vision cyclique de l’existence. L’histoire constitue à présent un repère pour panser des traumatises et des plaies encore mal cicatrisées, elle sert à « rendre le présent vivable » comme l’indique avec justesse Alain Forest. Quitte à construire des mythes et à les instrumentaliser quand les archives ne sont pas suffisantes. C’est ainsi autour du mythe d’Angkor que le Cambodge moderne s’est construit, mythe, on le verra plus loin, élaboré par la puissance coloniale française mais complètement assimilé et déployé par je jeune royaume indépendant qui déclinera la représentation du temple sous de nombreuses formes, du drapeau national au monument de l’Indépendance. Le Cambodgien s’est longtemps satisfait de l’interprétation qui passait de génération en génération sur l’origine d’Angkor, imputant sa construction aux dieux. On relira avec intérêt Georges Coedès (1962) qui raconte qu’ « au début du XXème siècle, on pouvait encore entendre des Cambodgiens cultivés déclarer en toute bonne foi qu’Angkor Vat avait été, dans la nuit des temps, bâti miraculeusement par l’Architecte céleste et accueillir avec incrédulité les affirmations des historiens européens prétendant que ce temple prestigieux avait été construit par leurs ancêtres depuis moins d’un millénaire, à une époque où leur pays était, après la Chine, la plus grande puissance de l’Asie du Sud-Est ». Aujourd’hui, Angkor est l’emblème et la consolation d’un peuple humilié et éprouvé par l’histoire récente.

   En fait, très peu de sources écrites relatent l’histoire du Cambodge, celle du Royaume de Fou-Nan (1er au VIème siècle), celle du Tchen-La, qui proclama son indépendance (615) avant de se scinder en deux Etats, le Tchen-La d’eau (au Sud) et le Tchen-La de terre (au nord) ou celle d’Angkor. La meilleure description d’Angkor a d’ailleurs été donnée par un voyageur étranger, un Chinois du nom de Tcheou Ta-Kouan, qui séjourna pendant près d’un an, en 1296, dans la capitale.

   Aucun auteur, sculpteur ou diplomate n’a, en revanche, évoqué l’effondrement du royaume. On constate, en effet, un vide surprenant sur son histoire entre le XVème siècle et le milieu du XIXème siècle et les experts en sont réduits à des hypothèses. Si les destructions dues aux multiples guerres et invasions constituent une des causes de cette absence, certains historiens y ajoutent aussi une instabilité climatique qui aura été fatale à une grandeur qui devait beaucoup à la gestion de l’eau. Ils évoquent également une achronie culturelle, insistant pour une relation différente à la notion de temps, « entre un passé flou et un avenir vague ». Cette perception du temps condamne d’emblée toute notion de durée (Mikaelian, 2005) : tout ce qui a plus d’un siècle est systématiquement classé dans la catégorie « ancien » (« boran »). La porte est donc largement ouverte à toutes sortes de relecture et manipulations idéologiques. Il est d’ailleurs frappant de constater, quand on discute avec eux, que les Cambodgiens se réfèrent en permanence au mythe prestigieux de la période angkorienne et occultent complètement d’autres époques plus troubles. Malgré eux, les Cambodgiens cultivent leur propre légende.  

 

 

Deuxième partie : Une histoire chaotique

 

   Les campagnes militaires, les intrigues de cour et les luttes fratricides occupent le Cambodge du XVIème au XIXème siècle. Les provinces, Chantabun, Kampong Svay, Banteay Meas, et d’autres, sont perdues puis reconquises ; Siem Reap signifie d’ailleurs « Siamois vaincus ». Les capitales changent, Lovêk, Srei Santhor, Lovéa Em, Oudong, Phnom Penh, suggérant « combien fut laborieuse la quête d’un nouveau centre qui fut un véritable pôle d’attraction et de mobilisation de la population » (Forest). Constante dans l’histoire du royaume, cette quête est aussi contrariée par les visées des voisins. En 1594 par exemple, la ville de Lovêk est soumise à un pillage complet par les troupes siamoises, le trésor royal, les livres sacrés, les chroniques sont détruits, la ville est incendiée ; les quelque 90 000 habitants sont emmenés en captivité au Siam et beaucoup ne survivent pas à l’exode : cet épisode suscite encore de l’émotion au Cambodge. Dans le même temps, l’Asie du Sud-Est est soumise à une pression occidentale qui s’accentue. Le flot des marchands ne tarit pas, bientôt accompagné par celui des missionnaires dont le zèle apostolique résiste aux nombreuses difficultés.

   S’établit, dans le contexte de confusion interne décrit plus haut, une série de malentendus. Les rois cambodgiens cherchent l’appui de ces hommes qui amènent avec eux des armes et des techniques ; et ceux-ci espèrent que leur bonne fortune auprès de la cour facilitera leur mission d’évangélisation. Les uns et les autres seront déçus par les faibles résultats. Les portugais dehors, les Espagnols s’intéressent au Cambodge, à partir de leur toute nouvelle colonie philippine. Même déconvenue et mêmes incompréhensions : les Espagnols finiront assiégés et massacrés (Migot, 1960). Les Hollandais connaissent un sort identique.

   Aux XVIIème et XVIIIème siècles, le Cambodge s’enfonce dans une histoire heurtée, faite de crimes et d’assassinats (perpétrés en partie, on l’a mentionné, du fait de règles de succession dynastique peu claires), et de guerres locales ; le royaume doit faire allégeance aux royaumes du Siam et/ou du Viêt Nam. Quand les Siamois cherchent à menacer les Khmers, ces derniers forment une alliance avec les Vietnamiens (souvent par le moyen d’arrangements de mariages royaux). Il arrive qu’une branche royale soit soutenue par les Siamois quand l’autre trouve appui sur les Vietnamiens : ce sera le cas d’Ang Chan II, pourtant couronné à Bangkok en 1806 et contraint de faire appel aux Vietnamiens pour lutter contre ses deux frères, Ang-Em et Ang Duong, soutenus par les Siamois. L’un et l’autre des deux voisins en profitent pour annexer des parties du territoire cambodgien. Les Vietnamiens contrôlent le delta du Mékong à la fin du XVIIIème siècle et privent le royaume khmer de la Cochinchine (Prey Nokor devient Saigon). Sous le règne de la reine Ang Mey (1834-1841), la tenue vestimentaire annamite et la langue vietnamienne sont imposées au Cambodge qui est, en fait, administré par un général annamite, Truong Minh Giang. Un ressentiment gronde et éclate quand la reine est déportée au Viêt Nam : de nombreux Annamites sont massacrés par des Cambodgiens exaspérés. Et c’est Ang Duong (demi-frère d’Ang Chan II) alors en exil à Bangkok, couronné en présence des représentants du Siam et du Viêt Nam en 1847 (Ang Duong accepte la double suzeraineté de Bangkok et de Hué) qui comprendra l’intérêt qu’il aurait à jouer de la rivalité franco-britannique pour assurer la survie de son petit royaume (800 000 habitants à l’époque). Ang Duong redonne vitalité et confiance à son pays en lançant des travaux et en initiant des réformes.

   A noter toutefois, une nuance importante dans la perception de ces voisins, nuance toujours implicite de nos jours : la suzeraineté des rois de Siam, qui s’exerce dès la fin du XVème siècle sur le mode de vassalité propre aux pays du bouddhisme Theravâda (les moines khmers vont souvent étudier dans les monastères thaïlandais), paraît dans une certaine mesure plus naturelle que celle du Viêt Nam s’exprimant d’abord en termes d’intérêt économico-territorial.

   Pour éviter que son royaume soit partagé à sa mort, Ang Duong contacte, en 1853, Monseigneur Miche, vicaire apostolique du Cambodge et sollicite l’intervention de la France. Une lettre du roi est adressée à Napoléon III qui, en 1855, charge un diplomate, Montigny, de négocier avec Ang Duong un traité d’alliance et de commerce. Le diplomate français commet la maladresse de prévenir le Siam de ses démarches : le projet échoue.

  A la mort d’Ang Duong (octobre 1860), son fils Ang Voddey lui succède sous le nom de règne de Norodom. C’est lui qui relance les Français à une période où la conquête de la Cochichine est en route. Norodom, s’il hérite d’une situation meilleure sur le plan intérieur, reste toujours dépendant de Bangkok qui garde en gage les insignes de sa royauté. Paris répond favorablement, autant par intérêt pour le Cambodge que pour contenir les ambitions de l’Angleterre, qui soutient le Siam.

 

 

 

Troisième partie : Comment guérir d’une déchirure ?

 

 Traumatisé, vidé, saigné, occupé, le Cambodge est un pays détruit à la fin des années 1980. Un pays isolé aussi tant l’épisode khmer rouge l’a fermé aux regards et à la présence extérieurs ; tant il a été cloîtré dans cette folie meurtrière. L’occupation vietnamienne n’a rouvert que très sélectivement ses frontières aux conseillers russes et est-allemands d’abord, avant de céder la place à la déferlante onusienne.

 Au terme de cette tragédie, la société cambodgienne est épuisée, éprouvée, déséquilibrée (65% de femmes) ; le terme de schizophrénie est parfois évoqué. « Nous étions devenus méconnaissables d’humiliations de toutes sortes et de la peur permanente », racontera un témoin (Chea 2007). Humiliations entre Khmers, humiliations entre Khmers et Vietnamiens, rien n’est épargné à ce peuple. « Le mal cambodgien » a été remarquablement analysé : une population – à l’agonie avec le drame khmer rouge – se transformant en résistants à l’occupation vietnamienne parce qu’elle ne veut ni d’un maître vietnamien ni d’un retour au collectivisme communiste (Martin, 1989).

 La société khmère a implosé. Les réfugiés s’entassent dans des camps en Thaïlande dans une situation précaire et un climat souvent hostile : Bangkok a avancé le chiffre de 500 000 réfugiés au plus fort des attaques au Cambodge ! Placés dans ces camps sous l’autorité de l’armée thaïlandaise (qui avait créé une Task Force pour en assurer la surveillance), ces réfugiés sont pris en charge grâce aux subventions de l’ONU. Il y avait en fait deux sortes de camps : les premiers camps qui dataient de la période Khmer rouge et les seconds camps qui avaient été créés pour les Cambodgiens qui fuyaient l’armée vietnamienne et la famine après 1979. Ceux-là sont l’objet d’attaques régulières de la part des troupes de Hanoi qui les accusent de servir de bases arrière et de sanctuaires pour la résistance. Les dégâts psychologiques sont importants : l’inactivité (les autorités thaïlandaises ne permettent pas aux réfugiés de travailler), l’enfermement, la précarité, les rumeurs d’incursion armée, la violence et le dénuement total sont des causes fréquentes de dépression, d’hyper-réaction émotionnelle et de névrose traumatique (Médecins sans Frontières, 1980).

 En outre, le fait que cette question soit hautement politisée par les différentes parties du conflit et les grandes puissances augmente le sentiment d’impuissance des réfugiés. En 1979, sous l’influence de Bangkok qui craint des infiltrations communistes sur son territoire, les ministres des Affaires étrangères de l’ASEAN réunis à Bali décident même de considérer les réfugiés comme des « immigrants illégaux » susceptibles de porter atteinte à la « sécurité nationale » des pays d’accueil (principalement, on l’a dit, la Thaïlande mais aussi la Malaisie) ! En novembre 1992, 200 000 réfugiés sont rapatriés par l’ONU des camps de Thaïlande. Le HCR ferme officiellement le dernier camp de réfugiés Site2 en Thaïlande en mars 1993. Les pays occidentaux ouvrent aussi leurs portes : Etats-Unis et Canada (autour de 100 000 personnes), France (autour de 50 000 personnes), Australie et Europe ont accueilli, souvent à titre définitif, des réfugiés.

 Dans ces conditions, la société cambodgienne peine à retrouver la cohésion sociale, la paix et la stabilité nécessaires à sa reconstruction. Ici, avant même de parler de modernisation, il faut considérer la (re)constructuration à partir du socle anémié qui est celui du Cambodge en 1991 : un Etat malade, voire impuissant, une société traumatisée, une économie agricole et sous-industrialisée.

Enfin, le Cambodge, c’est aussi un pays dont la « communauté internationale » se sent responsable parce qu’elle n’est pas tout à fait, loin de là, étrangère aux spasmes traversés. Le Cambodge est à la fois notre mauvaise conscience et notre culpabilité.

 

 

 

Quatrième partie : Une reconstruction semée d’embûches

 

  Quel est l’état du Cambodge aujourd’hui ? Comment expliquer le plus justement possible, sans optimisme naïf ou pessimisme alarmiste, l’évolution de ce pays d’Asie du Sud-Est ? Quels sont ses atouts pour construire l’avenir ? Quelles contraintes pèsent sur lui ? Où sont les éventuels blocages ?

  Il est difficile de lire correctement le Cambodge, d’en discerner les tendances lourdes, d’analyser les directions dans lequel il s’engage. Beaucoup de données, comme les statistiques économiques, ne sont souvent pas complètes ou fiables. Les manipulations sont nombreuses. Les témoignages et partis pris s’inscrivent plus dans le registre émotionnel que dans l’observation objective.

  Le Cambodge et sa complexité ne laissent personne indifférent. Le pays et ses habitants font preuve d’une formidable résistance et, simultanément, les dérives les plus graves désespèrent les mieux intentionnés. Loin d’être idéale, la situation s’améliore, quand même. Quel avenir se dessine pour le petit royaume ?

 

Photographes: Thibault Martinsegur, Miguel Martin Escanciano, Tram Lyrattanak